De ses débuts en 1979 avec l’album culte « Look Sharp » à son dernier disque « Rain » enregistré en 2008 avec ses complices de la première heure, Graham Maby (basse) et Dave Houghton (batterie), il n’a cessé d’agiter la scène pop-rock avec ses compositions en avance sur son temps et ses textes audacieux.
Héraut de la new wave au début des années 80 (une new wave mâtinée de musique punk, de reggae voire de funk !), il a flirté avec le ska (« Beat Crazy » en 1980), rendu un sublime hommage à quelques standards du jazz (« Jumpin’ Jive », en 1981), emmené la pop music au plus haut des cieux avec « Night And Day » (1982), puis « Body and Soul » (1984), inspiré par la musique latine, ou encore « Night Music » en 1994…
Son influence est considérable sur l’ensemble des groupes rock d’aujourd’hui qui aiment tant revisiter les maîtres.

© Portia Racasi
Quand Joe Jackson s’est rendu dans un studio d’enregistrement de Berlin Est avec la section rythmique qui l’accompagne depuis maintenant trois décennies, on et off, il avait à l’esprit le line-up le plus percutant: juste du piano, de la basse, des percussions et sa voix légendaire, éternellement languissante. S’agissant de l’intitulé de sa sélection de dix nouvelles chansons, il a pris le même parti. « Je voulais que ce soit minimaliste car c’est le genre d’album que je voulais créer », explique Jackson. »Il n’y a pas de remplissage du tout ; l’album se limite au strict nécessaire, j’espère qu’il est de qualité intemporelle. Le titre semble judicieux. »
Les éléments naturels étaient effectivement un leitmotiv, pas tant dans les paroles même des chansons mais plutôt dans le contexte de Jackson au moment où elles furent créées : « La pluie était comme une compagne permanente. Il semblait qu’il pleuvait toujours quand je travaillais sur ces chansons et il a plu quotidiennement à l’enregistrement. Mais j’aime la pluie, je ne comprends pas pourquoi, pour beaucoup de monde, la pluie est associée au sinistre et à la morosité. Que ferions-nous sans pluie ? »
Rain comporte, certes, une certaine mélancolie occasionnelle mais se flatte aussi d’humour, de swing, de sophistication de commentaires sociaux pointus, voire même une thématique punk, sans recours aux guitares, dans “King Pleasure Time.”. “Rush Across the Road” évoque un bref moment de retrouvailles entre deux ex, ou futurs, amants, pendant que “Wasted Time” explore le thème de la nostalgie et du regret dans une histoire qui a tourné court. “Too Tough” met en parallèle l’orgueil et la vulnérabilité d’un personnage qui refoule ses sentiments dans un arrangement classique chez Jackson, avec des chœurs imposants et dramatiques et un lead vocal de haut niveau. “Good Bad Boy,”, avec ses rythmes rapides et une avalanche de piano solo, dénonce la rébellion convenue d’une rockstar contemporaine ou d’un mannequin de mode.
De par son esprit téméraire et l’omniprésence du piano, Rain rappelle l’album de 1982 Night and Day, le plus vendu et acclamé par la critique de sa carrière, ainsi que son opus de 2000. Dans l’album d’origine, Jackson écrit une sublime lettre d’amour à sa nouvelle ville d’adoption : New York, avec des rythmes latinos et une tendance cinématographique qui évoque Gershwin. L’album a atteint le Top Ten hit multi-format, “Steppin Out” et s’est produit devant le public le plus large que Jackson ait rencontré en tant que compositeur. Depuis, Jackson s’est installé dans un appartement à Berlin qui propose le même esprit cosmopolite où tout peut arriver, à l’instar de New York à la belle époque de Jackson. Il réussit à mettre en scène une urbanité New Yorkaise dans ses chansons, l’équivalent auditif d’un film classique d’il y a cinquante ans, tourné en un noir et blanc scintillant. Jackson le reconnait, ” J’ai vécu ici et là à New York, On passe tellement de temps dans un endroit qu’il s’imprègne en vous et dans votre cœur “.
Ceci est particulièrement remarquable dans “Uptown Train,” qui rappelle le détachement, l’esprit branché d’une session trio piano de Ramsey Lewis. Jackson est déjà bien avancé dans son groove lorsqu’il entame les paroles, ponctuant son numéro par une performance falsetto très soul. Comme le dit Jackson « Comme vous le remarquerez sur ce morceau, j’ai écouté beaucoup de jazz de la fin des années 50, début des années 60, de grands classiques de Blue Note records, beaucoup d’ Horace Silver,d’Art Blakey, Lee Morgan et ce genre d’artistes ».
L’esprit jovial de Jackson révélé dans “Uptown Train” dément le contexte dans lequel Jackson et ses éternels membres de groupe, Graham Maby (basse/chant) et Dave Houghton (batterie/ chant) ont conçu Rain : « Nous avons enregistré dans un endroit très particulier nommé Planet Roc à Berlin est. C’était une station radio majeure de Berlin Est, un vaste complexe avec un effectif de près de 20 000 employés. La moitié du bâtiment est délabrée, ce qui est vraiment étrange ; il est graduellement transformé en studios, boites de production et autres établissements de ce genre. Mais il conserve cette atmosphère d’ère communiste désuète que j’apprécie. »
Les fans qui ont suivi les concerts de Jackson ces dernières années seront déjà familiarisés avec quelques morceaux, en particulier “Too Tough,” qui était déjà sur la setlist de 2004. Jackson explique « J’arrivais à un terme à peu près au même moment que ‘Citizen Sane.’ Depuis près de trois ans. Je n’étais pas pressé de faire un nouvel album. Je me suis promis de ne pas faire de nouvel album qui ne soit pas digne des meilleures chansons que je puisse composer. Selon moi, plusieurs chansons de cet album sont les meilleures que j’ai jamais écrites et je voulais m’assurer d’ avoir 10 ou 12 très bonnes chansons avant de sortir un nouvel album. J’étais accroc au travail, je suis plus patient maintenant. Moins de quantité, plus de qualité. »
En 2003, Jackson a réuni les membres d’origine de son groupe Look Sharp!, Maby, Houghton et le guitariste Gary Sanford, pour l’enregistrement de Volume 4, le 4ème album studio qu’ils font ensemble. Cela coïncidait avec leur premier enregistrement de l’album phare des débuts de Jackson il y a 25 ans. Le groupe s’est engagé sur plusieurs tournées pendant sept mois avant de sortir l’enregistrement du concert After Life. Jackson a ensuite entrepris une tournée solo piano avec la collaboration de Todd Rundgren. Rain, est ce qui a été fait de meilleur dans l’union de ces deux mondes. Jackson explore un son dépouillé dans un format de groupe adapté, une combinaison qui, selon lui, l’a aidé à écrire : « Il ya bien quelques chansons que je pourrais jouer en solo si c’était nécessaire mais ca n’a jamais été le cas. J’ai toujours envisagé la configuration du groupe quand j’écris. En quelque sorte, c’est une nouvelle approche, vraiment. J’ai essayé d’écrire des chansons à l’épreuve des balles, qui puissent être interprétées de manière simple et être toujours efficaces. »
Jackson souligne, cependant, qu’il n’a aucune intention de se lancer dans une carrière solo dans l’immédiat. En fait Jackson, Maby et Houghton ont une tournée européenne et américaine déjà planifiée pour 2008 : « C’est formidable de partir et jouer avec des gars que tu connais si bien. Hormis le fait que nous nous amusions en route, que nous sommes amis, les représentations sont très spontanées. Nous sommes capables de donner et recevoir car nous nous connaissons si bien. Nos spectacles sont différents chaque soir, ce qui est exceptionnel. »
Malgré l’image qui le poursuit d’un dandy rocker new-wave en petite cravate et chapeau pork-pie, Jackson ne s’est jamais limité à un rôle en tant que compositeur ou artiste scénique. Dans les années 80, il s’est essayé au reggae, au jump-blues et aux rythmes latinos, et il a produit plusieurs bandes originales de film mémorables. Une décennie plus tard, il s’est investi dans la composition pour long-métrage et a remporté le Best Pop Instrumental Recording Grammy en 2000 pour son édition 1999 de l’album classique Sony, Symphony No. 1 avec des musiciens jazz et rock à la place d’un orchestre traditionnel.
“Je me suis toujours inscrit dans la diversité”, conclut Jackson. « Si vous écoutez le premier album, vous le trouverez tout à fait éclectique. Je pense que les artistes, notamment les nouveaux, sont catégorisés dans un mouvement ou un genre ou l’autre. On s’est tellement efforcé de me classer dans une catégorie qu’on n’a remarqué l’éclectisme de Look Sharp! , d’où la surprise un peu plus tard. C’est plutôt ironique. »
Rain, de ce fait, n’est pas surprenant du tout, du moins pour ceux d’entre nous qui ont suivi l’extraordinaire carrière de 30 ans de Jackson. Ce n’est qu’un nouvel effort d’extension de genre d’un artiste qui continue à repousser les frontières de son art.
– Michael Hill